C'est décidé, on vit ensemble. J'ai mon idée: ce sera plein d'amour, plein de joie, plein de sérénité. Le réel a son idée: y aura pas mal de surprise aussi.
Je pensais être tranquille.
Je voyais ça comme ça. Après une dure journée de labeur, je rentre chez moi harassée sur le coup de 16h et, dans un silence recueilli, je procède à la lente réadaptation à une vie normale. Je prends une minute pour me préparer un petit thé et une tartine de Nutella, puis afin de réoxygéner mes neurones, je démarre un puzzle de 2000 pièces sur la table du salon. Deux heures plus tard, le puzzle achevé, mon cerveau réparé, Biquet arrive à la maison les bras chargés de courses et les joues pleines d'anecdotes hilarantes.
Mais, surprise. A peine passé le seuil de l'appartement, je suis accueillie par un bruit de Playstation assourdissant, Biquet semble résolu à tuer du Pokemon par milliers. Je me dirige dans la cuisine pour mon thé et, politesse obliges, j'en propose un, mon chéri accepte et, résultat, ça va me prendre deux minutes au lieu d'une. Quant au pot de Nutella, le pot est rangé, mais vide. Et la table du salon ne peut accueillir mon puzzle, puisqu'un tas de courriers éventrés y gît pour une durée indéterminée. L'homme éteint enfin sa Playstation et entreprend de me relater par le menu de ses histoires de bureau. A cet instant, je céderai deux ans de ma vie pour 20 minutes de silence. Si je cours m'enfermer dans ma chambre, je vais vexer et compromettre la sérénité de nos relations donc je reste.
Le bilan. Depuis que je vis à 2, il y a toujours quelqu'un quand je rentre. On ne m'avait pas prévenue. Mais je commence à m'y faire.
Je pensais perdre du poids.
Je voyais ça comme ça. Quand on dîne seule, on se néglige on ne cuisine pas, on goinfre debout devant le frigo un demi-taboulé et une boîte de haricots froides. Une hygiène de vie lamentable, qui pousse à engranger des tas de kilos superflus. À deux, on se discipline, on se prépare de vrais repas équilibrés, on s'échange les recettes, bref on s'entraine dans la joie et la bonne humeur.
Mais,surprise. Désormais, mon frigo est plein de rillettes, de charcuterie, de fromages. C'est tentant. Et bien pratique à grignoter debout. Et puis, cuisiner pour deux, forcèment c'est deux fois plus fatigant, alors qu'une pizza dans le canapé, c'est vachement convivial. Bon, de temps en temps, on se la pète romantique, on se prépare un vrai dîner, on sort nos plus chouettes recettes.
Le bilan. Comme on épate plus facilement avec un épave à la crème---nouvelle recette de Moumoute, même moi je ne connais pas!---qu'avec un bol de carottes râpées, j'ai pris 4kilos. Biquet aussi. Dans la joie et la bonne humeur, en effet, mais quatre quand même.
Je croyais qu'on partagerait les tâches ménagères.
Je voyais ça comme ça. Désormais, nous serons deux pour passer l'aspirateur, deux pour nettoyer la vaisselle.
Mais, surprise. On est surtout deux pour salir. De surcroit, la maison ne compte qu'un aspirateur, et, comme on ne peut évidemment pas le pousser à deux, on est bien obligé de procéder à tour de rôle.
Le bilan. Pour l'instant, c'est chacun MON tour.
Je pensais pouvoir faire ma toilette.
Je voyais ça comme ça. Comme d'habitude à 7h43, je prends ma douche tranquilement, à 8h02, je me dirige vers ma chambre, je choisis mes vêtements, à 8h16, je retourne près du lavabo pour le maquillage. L'opération finie, à 8h28, au moment où j'ouvre la porte de la salle de bain, mon chéri arrive et m'apostrophe gaiment d'un "A moi le relais! Tu es absolument ravissante comme ça! Bonne journée!".
Mais, surprise. À 7h43, j'entre dans ma douche, à 7h44, je constate qu'un salopiaud, que je ne nommerai pas à torpillé mon gel douche spécial peau sensible à deux milliards le flacon, alors que sa peau pas sensible du tout tolèretait parfaitement du Destop à 50 centimes le litre, à 7h49, l'homme commence à toquer furieusement à la porte parce qu'il est pressé, à 8h03, il profite de mon absence pour se faufiler dans la salle de bain et tirer le loquet. À 8h37, il ouvre enfin, mes cheveux ont trop séché à l'air libre, mon brushing sera plus que problématique, l'ordre de mes petites boutilles a été perturbé, je ne retrouve plus mon fond de teint, des traces de pilosité suspecte ont été abandonnées dans le lavabo.
Le bilan. J'ai 43 minutes de retard, je suis d'une humeur de dogue et je sais que si Robinson Crusoé avait eu une salle de bain, il n'aurait jamais pleuré sa solitude.
Je pensais qu'il y aurait quelqu'un.
Je voyais ça comme ça. Si je tombe malade la nuit, il y a quelqu'un pour appeler le médecin, si un mille pattes s'aventure sur le carrelage, il y a quelqu'un pour l'écrabouiller, si ça sonne à 3h du matin, il y a quelqu'un pour taper sur le malotru, je me sens rassurée.
Et, surprise. Quelque soit le gabarit du Biquet, ça fonctionne très bien.
Le bilan. Je dors bien.
Je croyais qu'il suffirait de s'organiser.
Je voyais ça comme ça. Très naturellement, les jours où j'ai oublié d'acheter le pain, lui, il y a pensé. Au pressing, nos vêtements sont prêts en même temps, il peut tous les récupérer d'un coup. Si j'ai invité quelqu'un à dîner, il rentre plus tôt du bureau pour m'aider. Les soirs de Ligue des Champions coïncident avec mes cours de danse et, quand je me suis démaquillée et mise en pyjama, il n'a pas envie de sortir.
Mais, surprise. En réalité, soit on a deux baguettes, soit on n'a rien. Quand j'invite quelqu'un à dîner, il a oublié et il se pointe avec un collègue pour l'apéro, nos fringues étaient prêtes en même temps et, gentiment il a payé les miennes alors que j'avais déjà réglé. Si je dansais autant qu'il regarde le foot, je pourrais jouer tous les rôles de "Dirty Dancing" en moins de deux mois.
Le bilan. À moins de six mètres carrés de mémo, à partir de deux personnes, on ne peut plus organiser quoi que ce soit.
Je pensais qu'on parlerait.
Je voyais ça comme ça. Élevée aux publicités Maxwell et aux séries américaines, je ne vous vois piquer des fous rires en cuisinant, nous raconter notre enfance le soir au coin du radiateur, deviser gaiment un thé à la main le dimanche après-midi. Bref, des situations du quotidien.
Mais, surprise. En fait, quand on se parle, c'est toujours devant la télé.
Le bilan. Je ne comprends plus rien à la série américaine.
Je croyais qu'on serait d'accord.
Je voyais ça comme ça. Au cours de ces conversations, je développe l'ensemble des grandes théories qui me sont venues à l'esprit ce matin en écoutant la radio. J'échafaude de brillants raisonnements devant un auditoire conquis; face à moi, on opine du chef pour ponctuer mes arguments, on est ébloui par mes connaissances et la finesse de mon esprit cririque.
Mais, surprise. Le chien a bien l'air ébloui; en revanche, l'être humain debout à côté vient d'éclater d'un grand rire sarcastique et je sens que ça va me contrarier.
Le bilan. Maintenant que je vis à deux, il y a toujours quelqu'un pour me contredire. C'est pénible. Mais ça me fait de l'animation.